Cette œuvre ne se duplique pas, Gisèle Bonin

C’est un petit tableau, presque carré. Mon grand-père date de 2003. Un vieil homme alité est peint de profil, comme  surgi d’une vibrante immensité rouge. Il porte un pyjama aussi blanc que l’oreiller soutenant sa tête. Sa peau presque transparente, épuisée,  n’est plus qu’une mince et fragile pellicule de vie. Ses lèvres fines et entrouvertes n’articulent d’abord qu’un assourdissant  silence, tandis que son œil gris glisse doucement vers le lointain. Le frémisse-
ment des chairs fatiguées et le tremblement du corps, certainement souffrant, nous invitent pourtant à regarder, par-delà le vide, vers le souvenir prodigieusement vivant d’une existence qu’il va sans doute falloir quitter…

Certains diront, passant de loin, qu’ils ont cru voir la photo d’un mourrant. Ils se perdront alors en un débat d’idées vain et fastidieux sur les illusionnistes contemporains  et la pertinence d’une appréciation photographique – très en vogue – du réel. Ils se seront trompés de chemin. Yann Thoreau n’imite rien, malgré une virtuosité technique devenue suspecte au regard de la tradition plastique contemporaine, adepte d’une mystérieuse « spontanéité naturelle » du trait  comme condition à l’expression sincère du vivant. L’exercice quotidien du dessin (autoportraits et croquis d’après nature, dont les surprenantes petites silhouettes madrilènes soigneusement modelées au fil de  longues promenades dans les parcs) constitue la matière, le fil conducteur et la raison d’être de tout le reste. Yann Thoreau n’aspire cependant à aucune suspension temporelle et ne cherche pas à figer tel ou tel instant de vie. Il peint l’individu dans son exis-
tence même. Il dessine sa présence.  Cette œuvre ne duplique pas : elle  conteste  l’absence
en dévisageant rageusement la vie et ses histoires, au prix d’un   long et douloureux travail de peinture. A regarder ce grand-père et sa vieille peau de papier, usée par le temps autant que par les frottements du pinceau, nous le sentons trembler, se tordre de douleur et de bonheur sous les coups de couleurs…

Ainsi la question n’est-elle pas : comment cette peinture simule-t-elle le vivant?, mais : comment tant de délicatesses picturales parviennent-elles à manifester une présence humaine aussi perçante?… Quelles voies mystérieuses les subtilités chromatiques empruntent-elles pour nous conduire vers tant de fureur?… Ce sont toujours à ces contradictions inquiétantes que nous mènent les œuvres de Yann Thoreau, comme si la tendresse du geste de peinture et la crudité du regard  sur les chairs n’étaient que les  expressions d’un seul et unique amour, d’une douceur terrible et passionnée, porté à la vie et aux êtres chers.

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